2579
Anne-France Laugel
Théâtre – « Hyperglycémie », les nouvelles lois de la jungle
13 mai 2016

hyperglycemie-yap-magazine

En avril dernier s’est jouée une tragédie d’un genre nouveau à l’Ecole Normale Supérieure : Hyperglycémie. Un « spectacle sous coke » porté par de jeunes comédiens talentueux. Au milieu des muguets du 1er mai, Yap a rencontré l’auteure et metteuse en scène, Hélène Ollivier.

La pièce se déroule dans une entreprise de bonbons, mais le ton est acide : afin de surfer sur la vague du bien-être au travail, la direction de l’entreprise embauche un coach pour épanouir la créativité de ses employés. Après une première résistance, les employés se laissent prendre au jeu jusqu’à ce que la réalité les rattrape et les brise. Cette pièce intelligente, drôle et onirique, incroyablement réaliste si l’on a un peu côtoyé le monde de l’entreprise, dénonce la perte du sens au travail et les nouveaux discours sur le bien-être au travail comme de simples éléments publicitaires qui camouflent mal les rapports de force sous-jacents. La jungle de l’entreprise.
Rencontre avec Hélène Ollivier, auteure et metteuse en scène de la pièce.

Yap : Comment présenterais-tu la pièce ?
Hélène Ollivier : C’est une pièce qui porte sur le monde de l’entreprise et sur les nouvelles techniques de management. Ça se passe dans le siège social d’une entreprise de bonbons et ça interroge la manière dont on donne des aspirations aux gens pour ensuite les casser. C’est aussi une pièce qui réfléchit sur ce que ça fait d’avoir un travail qu’on n’aime pas, une question qui moi-même m’angoisse. On s’est amusé à la présenter comme une tragédie, le titre étant Hyperglycémie, et le sous-titre une tragédie en cinq actes. C’était à moitié une boutade : l’affiche est très colorée, on comprend que c’est une pièce qui sera plutôt portée sur le rire, mais en même temps il y avait un message sérieux derrière. Et ça ne se termine pas très bien pour les personnages. C’est drôle pour le spectateur, mais c’est quand même l’histoire d’une débâcle, d’un échec.

Yap : Tu décris comment l’entreprise, qui est espace de concurrence et de rentabilité, camoufle les rapports de force et le mal-être au travail en le colorant, en lui donnant meilleur goût par le développement personnel. Comment as-tu pu développer cette idée avec autant de justesse sans avoir jamais travaillé en entreprise ?
HO : A la base le projet était très différent, ça n’avait même rien à voir, je m’étais dit ‘pourquoi ne pas faire une adaptation moderne d’un conte de fée ?’. J’avais pensé à Hansel et Gretel et au siège social d’une entreprise de bonbons. J’aimais bien cette idée, j’aime bien le kitsch au théâtre aussi, la surdose d’éléments hyper colorés ! On a finalement laissé Hansel et Gretel de côté et c’est Laetitia Basselier, qui joue Chantal, la secrétaire, qui m’a dit qu’il y aurait quelque chose à faire sur le thème du mal-être au travail. Je ne connais pas le monde de l’entreprise et j’avais peur de deux choses : être à côté de la plaque, et présenter des fantasmes sur l’entreprise. Alors Laetitia a mené l’enquête auprès des gens qu’elle connaissait en entreprise e, qui m’ont dit que ce que j’écrivais était réaliste, que ça n’était pas une parodie. On a eu beaucoup d’exemples qui correspondaient, donc on a continué. Par exemple, l’atelier collage autour du concept de l’entreprise, ça existe vraiment : on invite des quarantenaires à coller les mots qui leur évoquent l’entreprise ! Et c’est quelque chose qu’on leur impose en plus. Ce qui est terrible, c’est que j’avais parfois l’impression d’être dans la parodie et en fait pas du tout. A la fin du spectacle, beaucoup sont venus me voir pour me dire que c’est ce qu’ils vivaient, que c’était carrément cathartique.

hyperglycemie-yapmagazine

Yap : Tu as des personnages hauts en couleur : le patron d’entreprise qui veut surfer sur la vague du développement personnel mais qui est un peu dépassé parce que ça n’est pas sa génération ni ses codes, la DRH qui est à fond parce qu’elle veut monter dans la hiérarchie, la jeune en basket hyper connectée… Comment as-tu créé ces personnages ?
HO : Pour les personnages, je ne me suis pas inspiré de personnes réelles, je les ai plutôt écrit en fonction de leur âge, de leur poste dans l’entreprise, de leur caractère. J’étais très attachée au fait que les personnages ne soient pas des caricatures, qu’on montre qu’ils ont de vraies aspirations personnelles. Je voulais bien qu’on sente qu’ils avaient une résistance face aux discours acidulés de la direction. Puis à un moment ils adhèrent à l’expérience, et sont blessés lorsqu’on brise leurs rêves. Je pense que beaucoup de gens ont des aspirations artistiques, quel que soit leur travail, et c’est pourquoi les personnages se sont laissé aller lorsqu’on leur a fait miroiter qu’ils allaient participer à une publicité, qu’ils avaient du talent. L’autre aspect qu’on voulait montrer, c’était la publicité qui utilise l’art, comme Air France qui fait une pub magnifique avec Benjamin Millepied. Je reconnais que la pub est très belle mais ça m’horripile. Comme lorsque tu entends un morceau et qu’on te dit ‘ah c’est la musique de telle pub’ ! C’est un vrai débat, bien sûr, on peut aussi se dire que ça fait découvrir la musique…Je trouve quand même ça un peu triste.

Yap : Dans ta pièce, il y a aussi une figure intellectuelle, la philosophe, qui vient participer au séminaire sur le bonbon et développer un discours surréaliste sur l’importance du travail des employés et le bien-être qu’ils procurent en produisant des bonbons, en s’appuyant sur Epicure.
HO : Oui, il y a des universitaires qui sont sollicités pour faire ce genre de conférence en entreprise et ils sont payés une fortune, c’est scandaleux. C’est ce que fait Coca Cola par exemple, il développe aujourd’hui la recherche sur le bonheur dans son « observatoire du bonheur », finance des thèses sur le bonheur, et il y a plein de chercheurs du CNRS dedans. J’ai une méfiance vis-à-vis de ça. Si Coca Cola le fait, c’est forcément qu’il y trouve un intérêt commercial : il se construit l’image attrayante d’une entreprise au service du bonheur (et non de l’obésité !). Et la référence à Épicure n’est pas anodine. Il me semble que le développement personnel tel qu’il est pratiqué actuellement en entreprise propose une sorte de version très appauvrie de l’épicurisme : il faut travailler sur soi pour être heureux. Il faut constamment « positiver » … et surtout laisser les choses comme elles sont. C’est une logique assez perverse de domination.

P1140610

Yap : Ta mise en scène est très dynamique, les scènes s’enchaînent vite, la musique et les lumières donnent une impression de rythme effréné, des tableaux insolites viennent en contrepoint de temps en temps, ça représente bien l’idée de mécanique, de routine du quotidien. J’ai beaucoup aimé la scène d’ouverture : tu es portée par les quatre autres comédiens pour t’habiller, manger, laver les dents, amener l’enfant à l’école, puis dans le métro. Ça montre bien l’idée de routine et d’agression aussi, dès le matin.
HO : Oui, il y a cette idée de routine mécanique, ‘tu le fais parce que t’as pas le choix’, puis tu balances ton gamin à l’école. C’est un peu un ‘spectacle sous coke’ dès l’entrée de scène. Il y a une sorte d’emballement au début puis d’épuisement à la fin du spectacle, comme pour les personnages, qui doivent à la fois gérer leur boulot et les projets nés de leurs aspirations artistiques. Pareil pour les tableaux qui annoncent les cinq actes, avec les différentes étapes de la digestion jusqu’à l’intoxication, qui montrent à quelle point ton entreprise te bouffe, jusqu’à ce que tu la vomisses. J’aime bien que tout ne soit pas dit, qu’il y ait quelque chose de l’ordre du rêve ou du cauchemar, qu’on ne soit pas tout le temps dans des scènes très réalistes. C’est aussi pour ça qu’on se change sur scène, devant le public, qu’on n’est pas grimés avant le spectacle : je voulais souligner le fait que nous assumons de jouer des personnages de tous les âges alors que nous sommes jeunes, nous ne sommes pas dupes avec nos perruques et nos déguisements. Il y a aussi un côté performance que j’aime bien.

Hyperglycémie s’est joué les 15 et 16 avril, à 16h30 et 20h30 à l’Ecole Normale Supérieure rue d’Ulm à Paris. Le spectacle sera repris à l’automne (date et lieux à préciser). À suivre !

Texte et mise en scène : Hélène Ollivier
Avec Laetitia Basselier, Hélène Ollivier, Chloé Paye, Noé Teboul, Luca Terray.

En avril dernier s’est jouée une tragédie d’un genre nouveau à l’Ecole Normale Supérieure : Hyperglycémie. Un « spectacle sous coke » porté par de jeunes comédiens talentueux. Au milieu des muguets du 1er mai, Yap a rencontré l’auteure et metteuse en scène, Hélène Ollivier. La pièce se déroule dans une entreprise de bonbons, mais le ton est…

litterature
http://www.yap-magazine.com/category/litterature/article/theatre-hyperglycemie