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Hugues Barataud et Vianney Griffaton
Entretien avec les Cahiers du cinéma #1
29 mai 2016

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En septembre dernier, trois mois après la remise de la Palme d’Or au très droitier Dheepan, Stéphane Delorme publiait dans Les Cahiers du Cinéma un texte au titre explicite, La Loi de la Jungle : Audiard and Co. Fidèles à un esprit mais jamais révérencieux à l’égard de ceux qui ont fait la légende des Cahiers, Stéphane Delorme (rédacteur en chef) et Joachim Lepastier (rédacteur) écrivent une nouvelle page de l’histoire grouillante de la revue. On y trouve beaucoup de choses, dans ces nouveaux Cahiers : des articles d’une formidable férocité, des textes encore tremblants de l’émotion suscitée par un film, des idées lancées, avec l’espoir qu’elles se régénèrent ailleurs. Si chez YAP on voit des films, qu’on en parle et que certains d’entre nous ont envie d’en faire, c’est parce qu’ils nous aident à vivre. De la même façon on lit les Cahiers parce qu’on a le sentiment qu’ils rendent tout brûlant et qu’ils nous donnent des armes critiques dans une époque dominée par l’ironie et la résignation. Cette nouvelle équipe emmenée depuis 2009 par Stéphane Delorme, a pris l’habitude de recevoir ceux que comme nous le cinéma passionne, parce que « les Cahiers ont toujours été une revue de jeunes gens ». Cette rencontre avec Joachim et Stéphane a donné lieu à un long entretien que nous publions en quatre temps dans ce huitième numéro de YAP Magazine.

 

Entretien 1/4 : Des carnets de jeunesse aux Cahiers du cinéma

 

Yap – Comment êtes-vous entrés en cinéphilie ?

Stéphane Delorme – Il n’y a pas vraiment de début à ma cinéphilie. Elle remonte à tout petit, quand j’avais 7, 8 ans. J’ai toujours vu des films, j’ai toujours listé les acteurs. A l’époque, on voyait beaucoup de films américains classiques à la télévision à 20h30, des films de pirates, des westerns, des films d’aventures… Je reçois beaucoup d’étudiants en cinéma qui veulent être stagiaires ou écrire aux Cahiers. Je leur pose systématiquement la question du cinéma classique américain et systématiquement on me répond que la cinéphilie n’a pas commencé par là, mais plutôt par la Nouvelle Vague, ou le cinéma moderne, ou le cinéma américain des années 70 ou Scorsese, Kubrick, mais pas par Hawks, Ford… Alors qu’à 10 ans, j’avais vu Rio Bravo, El Dorado et Rio Lobo, et que je connaissais la différence entre les trois films, c’était naturel pour moi. Et puis, en salles, ma cinéphilie vient de Spielberg. Avec E.T., Spielberg devient le cinéaste qui réalise et produit des films pour nous les enfants, et ça c’est essentiel. Je suis remonté loin!

Joachim Lepastier – J’ai moins ce rapport à la télé. Quand j’étais gamin, on allait beaucoup au cinéma en famille, voir des trucs un peu indignes. Rétrospectivement je suis étonné de ce que m’emmenaient voir mes parents ! De l’enfance, j’ai plutôt des souvenirs avec Pierre Richard. J’ai surtout un souvenir précis de Mon Oncle, je sentais que c’était différent des comédies habituelles. Je ne me souviens pas dans quel cinéma je l’ai vu mais je me rappelle vraiment très bien de la séance, de mon impression devant le film, de la scène où il entre dans sa maison et apparaît, disparaît… Inconsciemment, ce sont pour moi les débuts de la notion de mise en scène, en tout cas d’un film qui est vraiment différent. Et puis après, à l’adolescence, vers 14, 15 ans, avec un mélange de cinéma qui sortait dans les années 80, de rattrapage VHS et de ciné-clubs de lycée. Il n’y avait pas de ciné-club dans mon lycée mais j’avais un copain très cinéphile qui avait des plans pour des ciné-clubs des autres lycées. Je me souviens être allé voir Kagemusha, The Wall

 

L’idée d’écrire sur les films est arrivée tôt pour vous ?

SD – J’écrivais des notes sur les acteurs et les réalisateurs, vers 13, 14 ans. L’envie de faire une revue est arrivée assez vite, en même temps que l’envie d’écrire. J’avais lancé une petite revue au lycée aussi qui n’a pas vu le jour mais c’est là que j’ai compris que mon désir d’écriture allait avec l’envie de rassembler des gens.

JL – Pour moi l’écriture est surtout liée au contexte scolaire. En première, j’ai eu un grand prof de français qui m’a ouvert les yeux. Il était très « théatrôphile » et parlait beaucoup des mises en scène qu’il allait voir, il dessinait des croquis, faisait des schémas… C’est là que j’ai compris que la littérature, le cinéma, le théâtre, c’était un tout et qu’on pouvait réfléchir autant sur Montaigne ou Stendhal, que sur le Hamlet de Chéreau ! J’ai compris que la cinéphilie pouvait être un outil de réflexion et je parlais de cinéma dans mes dissert’. Ensuite, j’ai fait des études d’architecture, je me suis intéressé à la scénographie, à l’espace, je n’écrivais pas du tout et je l’ai ressenti comme un manque. A la fin de mes études, j’ai commencé à écrire des petits scénarios et j’ai fait la Fémis. Après, à la sortie, j’ai commencé à travailler dans le cinéma en écrivant des scénarios. Ca a plus ou moins bien marché et j’ai ouvert un blog, pas vraiment de la critique mais un mélange de réflexions, de textes, de collages d’images… Je suis arrivé à l’écriture après des dérives successives, ce n’était pas un projet élaboré depuis l’origine.

 

Par rapport à vos premiers écrits, est-ce que vous avez l’impression d’avoir acquis une méthode, est ce que vous revoyez les films avant d’écrire, est-ce que vous avez l’impression d’aller plus vite… ?

SD – C’est variable, en général je n’aime pas trop revoir les films avant d’écrire, j’aime bien voir un film une fois. Écrire, c’est aussi revenir sur l’expérience de la vision du film, avec ses lacunes, donc ça ne me gêne pas de ne pas le revoir avant. Si on le revoit, on peut être trop attaché au détail et perdre la vision d’ensemble. Avec le temps on écrit plus vite c’est sûr, notamment les textes courts. Au tout début, c’est forcément plus difficile. Ce qui a changé mon écriture, en tant que rédacteur en chef, ce sont les éditos. L’écriture de l’édito est vraiment différente de l’écriture d’une critique par exemple. Ça m’a amené à une écriture plus orale. Quand je relis mes textes de rédacteur aux Cahiers, je suis surpris de voir à quel point ils étaient écrits. Je repassais plusieurs fois sur le texte, j’essayais vraiment de trouver le bon mot, le rythme dans la phrase. Je ne cherche plus ces effets de styles aujourd’hui, je suis plus direct. C’est davantage le souci de la transmission de l’idée qui me porte que la recherche d’un beau texte bien ficelé. Comme je le disais tout à l’heure, l’écriture pour moi était liée à l’envie de faire une revue. Quand je suis arrivé aux Cahiers, je dirigeais Balthazar, une revue qui a duré plusieurs années. Et même si j’écrivais en parallèle aux Cahiers, mon travail d’écriture qui m’importait le plus, c’était celui de Balthazar avec une équipe qui pensait une revue.

JL – Il faut penser ça comme un tout, ce n’est pas juste le texte…

SD – Absolument. Mes textes dans Balthazar étaient paradoxalement presque plus « bâclés » que ceux que j’écrivais dans les Cahiers où il y avait un fétichisme du texte, de la critique de 9 000 signes. Pour Balthazar, j’écrivais presque mes textes au dernier moment. Ce qui m’importait le plus c’était la revue, et mes textes étaient comme un morceau de cet ensemble. C’est comme ça que j’envisage mon travail de rédacteur en chef.

JL – Moi je suis passé du blog à la revue. Pour moi aussi le texte n’était qu’un élément de l’ensemble. Le point de départ était de confronter des images, des extraits… Ça, c’est quelque chose que j’avais appris en archi’ : communiquer une idée ou un point de vue avec une égalité entre le texte et l’image, et imaginer des relais entre les deux. Et aussi ne pas décourager le lecteur avec des pavés de texte, déroulés à l’infini. A la limite, qu’on comprenne le propos simplement avec les images.

 

D’ailleurs dans votre numéro sur l’érotisme ou dans votre anti-manuel de scénario, ça fonctionne comme ça, avec un texte à égalité avec l’image. Est-ce que ça se faisait avant ?

SD – Non, c’est quelque chose de nouveau.

 

Qu’est-ce que vous pensez de l’état de la critique, de quelles revues, sites ou blogs vous sentez-vous proches ? Selon-vous peut-on encore espérer quelque chose des émissions radio/télé de cinéma ?

SD – J’avoue que je ne regarde pas les émissions de cinéma à la télé et je n’écoute pas les émissions de cinéma à la radio. Peut-être que c’est ton cas Joachim ?

JL – Un peu le Masque et la Plume.

SD (goguenard) – Ah ! Ah ouais encore ?

JL– C’est un bon baromètre du goût ambiant quoi. Ce sont les films dont on parle, ceux à propos desquels on te demande ton avis. C’est compliqué… Ces émissions ont inventé des personnages, et le personnage finit par compter plus que l’idée ou le discours critique. Tout dépend de ce qu’on attend d’un discours critique. Est-ce que c’est juste une prescription ? Une réflexion ? Est-ce qu’on rentre vraiment dans la façon dont les films sont pensés et exécutés ? La mission, la philosophie des Cahiers, c’est quand même de rentrer dans les films, de donner des clefs pour la fabrication des films.

 

Ça paraît clair dans votre dernier numéro sur les caméras.

JL – Oui, mais c’est même ça depuis le début. Cette mission n’est finalement pas si partagée que ça dans la critique…

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SD – Suite aux Césars, j’ai vu Marguerite, je ne l’avais pas vu. Je n’ai pas aimé les précédents films de Giannoli donc je me suis dit que j’allais passer mon tour. Finalement j’ai regardé le film, qui m’a semblé accablant au dernier degré. Et là je ne sais pas pourquoi je me suis retrouvé sur une page du Masque et la Plume, avec un avis dithyrambique de la part de tout le monde ! Je me suis dit, c’est fou, c’est tellement évident que le film est une catastrophe. Chez nous, la question ne se pose pas, c’est l’un des plus mauvais films français de l’année ! On se dit qu’il pourrait y avoir au moins une figure forte au Masque et la Plume qui pourrait amener une discussion, un débat… Non ! Consensus absolu sur le plus mauvais film français de l’année !

 

A part Jean-Marc Lalanne…

SD – Je crois qu’il ne devait pas y être ce jour-là. Là c’est catastrophique, on est dans un consensus total. Après, il se passe plus de choses sur internet, c’est évident. Ce qui est étonnant, c’est que beaucoup de jeunes, beaucoup d’étudiants en cinéma, veulent écrire sur les films, veulent devenir critiques. On reçoit ici beaucoup de gens qui nous disent : « je veux devenir critique de cinéma ! ». A notre époque on ne disait pas : « je veux devenir critique de cinéma ».  Aujourd’hui, c’est devenu un métier en soi. Je crois qu’il y a un fantasme autour de la critique, beaucoup de gens veulent écrire, et beaucoup de gens fantasment d’en vivre, ce qui n’est pas évident. Il y a beaucoup de textes, beaucoup de blogs, beaucoup de revues, et même un retour du papier. C’est un moment assez foisonnant de la critique. C’est plus intéressant que de parler du Cercle.

 

Justement, on a l’impression que ces revues ont du mal à durer. On pense à Zinzolin ou même à Chro où les articles sur le cinéma se raréfient.

JL – On sent que les réseaux sociaux ont déplacé la parole sur les films. C’est moins fatiguant de balancer ses avis sur les réseaux sociaux que d’écrire de vrais articles, de tenir un blog…

Entretien réalisé à Paris le 3 mars 2016

Lire ou relire la partie #2, la partie #3 et la partie #4 de l’entretien.

En septembre dernier, trois mois après la remise de la Palme d’Or au très droitier Dheepan, Stéphane Delorme publiait dans Les Cahiers du Cinéma un texte au titre explicite, La Loi de la Jungle : Audiard and Co. Fidèles à un esprit mais jamais révérencieux à l’égard de ceux qui ont fait la légende des…

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