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Emma Legrand
Les jungles du Douanier Rousseau
30 mai 2016
Yap Magazine

Le Rêve, 1910

Les œuvres d’Henri Rousseau, dit le Douanier Rousseau, sont actuellement présentées au musée d’Orsay dans une exposition intitulée « Henri Rousseau, l’innocence archaïque », visible jusqu’au 17 juillet. Comment ne pas parler, dans le numéro de ce mois-ci consacré à la « Jungle », de ce peintre que l’on connaît en grande partie à travers les images de ses paysages tropicaux présents dans la majorité de son œuvre. Que se cache-t-il derrière cette végétation foisonnante, presque idyllique, qui a participé à la construction du mythe du Douanier Rousseau ? Un paradis perdu ? Un paradis rêvé ? Un colloque, organisé le 11 et 12 mai derniers au musée, a permis de donner des éléments de réponse : une après-midi était en effet consacrée aux « Jungles de Rousseau à l’épreuve du mythe ».

Un paradis rêvé

Henri Rousseau n’a jamais voyagé. Pourtant, ses œuvres sont empreintes d’un exotisme qu’un explorateur de la fin du XIXe siècle, parcourant des contrées inconnues, aurait pu transcrire en peinture. En réalité, la jungle n’est pas aussi diversifiée dans la nature, si ce n’est sur des étendues beaucoup plus vastes. Nourri des récits de voyages de ses contemporains et amis, ainsi que des observations qu’il fait au Jardin botanique à Paris, au Muséum d’Histoire naturelle ou encore à l’Exposition Universelle de 1889, Rousseau invente une nature devenue paradis rêvé. Il créé à la manière d’un jardinier botaniste et d’un taxidermiste ingénieux, un univers de plantes et d’animaux unique. Explorateur de la modernité, il compose une faune et une flore endémique, propre à ce nouveau monde, par une sorte de collage des éléments sur la toile et une nouvelle manière de peindre à la fois simple et détaillée.

Loin d’être simplement naïfs, son dessin est travaillé, ses couleurs recherchées. Il a étudié les animaux du Muséum et de la Ménagerie à Paris, comme le faisaient alors les élèves de l’Ecole des beaux-arts. Même si, de prime abord, ils peuvent paraître en partie imaginés, lorsqu’on les regarde de près, ces animaux sont riches de détails réalistes. Différentes espèces sont identifiables, tel le singe de type Semnopithèque rubicond (Asie), visible dans un grand nombre d’œuvres de Rousseau comme Forêt tropical avec singes (1910, Washington, Nation Gallery of Art). Il a également pu s’inspirer des œuvres d’artistes contemporains : le Lion et Cadavre d’Alfred Jacquemart (1854) exposé dans le Jardin du Muséum dont la composition rappelle fortement celle de La Bohémienne Endormie (1897, New York, Museum of Modern Art), ou encore les lions du peintre Eugène Delacroix, observés au Louvre.

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Paysage Exotique, 1910

Henri Rousseau s’est aussi attaché à décrire avec précision une flore qui invite au voyage. Il compose une nouvelle végétation : fait pousser des bananes au bout des branches d’un arbre (Le Repas du lion, v. 1907, New York, Metropolitan Museum), réalise des tournesols géants et bleus et des orangers-lauriers (Femme marchand dans une forêt exotique, 1905, Philadelphie, Fondation Barnes). Cette flore combinatoire et cette faune mise en scène fondent l’exotisme fantasmé du Douanier Rousseau ; elles invitent à la rêverie, nous transportent vers un ailleurs édénique, comme ce petit bout de paradis que semble être Cascade (1910, Chicago, Art Institute) où deux couples, l’un d’antilopes sans doute, l’autre d’hommes, viennent s’abreuver près d’un cours d’eau, dans une clairière au milieu de cette jungle.

Une violence sous-jacente

Inspiré des inventions des paysagistes des Grandes Serres et des taxidermistes de la place de Paris, cet exotisme idéalisé se révèle cependant plein d’une certaine violence. Les couleurs vives des jungles de Rousseau et sa faune variée qui la peuple masquent une nature impitoyable. Si La Guerre (1894, Paris, Musée d’Orsay) fait directement référence à un monde dévasté par les massacres, les jungles sont aussi le théâtre d’une violence sous-jacente. La nature reprend ses droits : derrière ces couleurs luxuriantes, c’est un drame qui se passe.

Dès 1891, lorsque Rousseau présente au Salon des Indépendants son premier « tableau de jungle », Surpris ! (Londres, National Gallery), c’est un lion prêt à bondir sur sa proie qu’il peint . Bien que cachée, cette lutte demeure présente : la tempête dans laquelle se déroule la scène en rend compte. Au sein de son œuvre, Henri Rousseau met en scène des tensions qui viennent contrebalancer l’aspect idyllique que peuvent revêtir les paysages exotiques. Des lions dévorent des antilopes (Le lion ayant faim se jette sur l’antilope, 1905, Bâle, Fondation Beyeler), des tigres attaquent des buffles (Combat entre un tigre et un buffle, 1908, Cleveland, Cleveland Museum of Art), des singes se moquent de tout (Paysage exotique, 1910, Los Angeles, Norton Simon Museum), bien qu’ils paraissent parfois soucieux ou nostalgiques (Joyeux farceurs, 1906, Philadelphia Museum of Art).

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Forêt Vierge au soleil couchant, 1910

Le théâtre d’un nouveau monde

Dans cette jungle se joue le théâtre d’un monde nouveau, fantasmé et mis en scène par Henri Rousseau. À l’instar des dioramas, très en vogue au XIXe siècle et jusqu’au début du XXe siècle, le peintre propose aux spectateurs de regarder au-delà de la peinture afin de découvrir ce qui se trame véritablement. Tel un décor sur une scène de théâtre ou d’opéra, la végétation étage les différents plans sur la toile. Visible dans Le Rêve (1910, New York, Museum of Modern Art) à travers le dessin de certaines plantes au premier plan par exemple, cet effet donne l’impression d’une végétation suspendue, sans racine, comme piquée sur la toile. Au sein de cette dernière s’introduisent des personnages variés, hommes et animaux, qui animent la scène. La flore s’impose sur la faune : immense, elle envahie tout l’espace, masque certains animaux (comme l’éléphant dans Le Rêve), contraint les déplacements d’autres. Les êtres qui s’insèrent dans cette épaisse et haute nature paraissent bien souvent minuscules (sauf Eve, 1907, Hambourg, Kunsthalle). Elle ne laisse apparaître dans le lointain, qu’un peu d’espace pour le ciel, bleu ou rose, dans lequel un astre vient briller.
Les titres des œuvres des « tableaux de jungles» du Douanier Rousseau participent à cet exotisme rêvé. Ils racontent une histoire, décrivent ce qui se déroule sous les yeux du spectateur. Henri Rousseau, ne met pas seulement en scène un monde nouveau, il narre un événement dans lequel le rêve, le mystère et la violence prennent forme. À l’image de sa Charmeuse de serpent, il hypnotise le spectateur par les récits qu’il livre dans ses œuvres.

Notre imaginaire de jungle a été nourri par celui que le Douanier Rousseau a mis en forme. Il nous plonge dans un univers unique, une nature endémique, que le musée d’Orsay propose actuellement de découvrir et redécouvrir. Alors, à vos lianes, prêts, foncez !

Les œuvres d’Henri Rousseau, dit le Douanier Rousseau, sont actuellement présentées au musée d’Orsay dans une exposition intitulée « Henri Rousseau, l’innocence archaïque », visible jusqu’au 17 juillet. Comment ne pas parler, dans le numéro de ce mois-ci consacré à la « Jungle », de ce peintre que l’on connaît en grande partie à travers…

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